Alors que la France réaffirme son ambition d’être une nation d’innovation et de souveraineté technologique en organisant ces derniers jours le Sommet de l’IA, la suppression du dispositif “Jeune Docteur” du Crédit d’Impôt Recherche (CIR) dans le projet de loi de finances 2025 suscite une profonde incompréhension. Nous, startups, PME, grandes entreprises, associations, fédérations professionnelles et structures de soutien à la recherche nous interrogeons : comment concilier cette ambition avec une mesure qui pénalise les entreprises investissant dans la R&D, les 40% de jeunes docteurs qui poursuivent leur carrière dans la R&D privée [1] et fragilise le lien entre recherche académique et innovation industrielle ?
Une tribune signée par plus de 250 personnes morales ainsi que des personnalités, notamment politiques (voir la liste)
Ce mécanisme, en place depuis 17 ans, remplissait un rôle fondamental : inciter les entreprises à recruter des docteurs, vecteurs essentiels de l’innovation [2] [3]. En le supprimant brutalement, sans alternative ni période de transition, on affaiblit un levier incitatif majeur, avec des conséquences immédiates sur l’emploi scientifique et la dynamique d’innovation.
[1] Recommandations pour la reconnaissance du doctorat dans les entreprises et la société (Rapport Pommier, Lazarus), 2024
[2] Une évaluation des effets du Dispositif Jeunes Docteurs sur l’accès aux emplois de R&D, Rapport pour France Stratégie, 2018
[3] Évaluation de l’impact du dispositif « jeunes docteurs » du crédit d’impôt recherche, Rapport au MESR, 2015
Un choc financier pour les entreprises innovantes
L’impact sera particulièrement violent pour les startups deeptech qui avaient intégré ce dispositif dans leurs plans de financement. Pour celles en phase de levée de fonds, qui comptaient sur cette aide pour structurer leurs équipes R&D, la disparition du dispositif crée un trou budgétaire qui nécessiterait des investisseurs capables d’apporter 25 % de capital supplémentaire – un effort considérable, quasi impossible dans le climat économique actuel, mettant en péril des projets technologiques à forte valeur ajoutée.
Les grandes entreprises et leurs écosystèmes (PME, startups et laboratoires académiques) ne seront pas en reste. La suppression du dispositif affaiblit l’attractivité de la France pour les centres de R&D, à un moment où la compétition mondiale pour capter ces investissements est plus féroce que jamais. Sans visibilité stable sur le soutien à l’innovation, le risque est réel de voir ces projets migrer vers d’autres pays, mieux-disants fiscalement et plus constants.
Dans certaines filières comme la healthtech, où 22 % des salariés sont titulaires d’un doctorat [4], dans l’IA et le quantique, l’impact sera encore plus marqué. Supprimer ce dispositif, c’est déséquilibrer des secteurs clés qui peinent déjà à recruter des profils de haut niveau dans une guerre mondiale pour les talents.
[4] 19e Edition Panorama France HealthTech
Un risque majeur pour l’emploi scientifique et la compétitivité
Plus de 15.000 jeunes docteurs pourraient instantanément se retrouver dans un flottement professionnel, faute d’opportunités d’embauche dans le secteur privé. Certains perdront leur emploi, d’autres verront leurs perspectives de carrières réduites, et beaucoup décideront de quitter la France pour poursuivre leur carrière dans des pays plus attractifs et où le Doctorat / PhD bénéficie d’une réelle reconnaissance. Une fuite des cerveaux qui s’accélère, alors que l’attractivité des filières scientifiques est déjà en recul, avec une baisse de 8,9 % des inscriptions en doctorat en dix ans [5]. Pour les disciplines comme les sciences humaines et sociales, où le lien avec l’industrie est plus fragile, cette suppression viendra diminuer leur employabilité dans le secteur privé et leur contribution aux enjeux sociétaux et économiques.
[5] Etat de l’emploi scientifique – Edition 2023
Une économie en trompe l’œil pour l’État
L’argument budgétaire avancé pour justifier cette suppression – une économie de 90 millions d’euros [6], soit à peine 1,2 % du montant total du CIR – ne tient pas si l’on considère l’effet de levier du dispositif. En incitant à l’embauche de docteurs, il permet aux entreprises innovantes d’accélérer leurs projets de recherche et, in fine, de générer plus d’activité économique.
Moins de recherche et développement, c’est moins d’innovation, moins de création de valeur et donc, moins de recettes fiscales. Car ces entreprises qui investissent dans la R&D sont aussi celles qui embauchent, versent des cotisations sociales et génèrent de la richesse taxable. Le retrait du dispositif risque in fine d’entraîner une diminution des rentrées fiscales bien supérieure aux économies réalisées.
Nous appelons donc à une réintégration du dispositif dans la loi de finances, car soutenir l’innovation, c’est s’assurer que les talents formés en France puissent y rester et y contribuer. Faute de quoi, nous risquons de voir se développer un paradoxe français : investir pour faire émerger des entreprises d’avenir [7] [8], mais leur retirer les moyens humains de réussir. Et les offrir à nos concurrents étrangers.
[7] Comparaison internationale sur le cours du chercheur comptabilisé par les groupes bénéficiaires du crédit d’impôt recherche en 2022, ANRT, 2024
[8] Ces innovations qui n’auraient pas vu le jour en France sans le crédit d’impôt recherche (CIR), ANRT, 2022
Avec l’appui de :
• Vanina Paoli-Gagin, Sénateur de l’Aube
• Laure Darcos, Sénateur de l’Essonne
• Jean-Luc Brault, Sénateur de Loir-et-Cher
• Jean-Pierre Grand, Sénateur de l’Hérault
• Louis Vogel, Sénateur de Seine-et-Marne
• Emmanuel Capus, Sénateur de Maine-et-Loire
• Paul Midy, Député de l’Essonne (5e circonscription).
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