Le task masking est une pratique au travail consistant à faire semblant de travailler plus dur qu’on ne le fait réellement. Comment expliquer ce phénomène ?
Une contribution de Ludivine Adla, maître de conférences HDR à l’Université Grenoble Alpes, enseignante à Grenoble IAE-INP et chercheur au laboratoire CERAG, et Virginie Roquelaure, professeur à l’Université Jean Moulin Lyon 3, enseignante à l’iaelyon school of management et chercheur au laboratoire Magellan
Imaginons un salarié qui reste tard au bureau alors que ses collègues sont déjà partis depuis bien longtemps… Il jongle entre des piles de papiers et des fenêtres Excel ouvertes, en n’hésitant pas à dire à qui veut bien l’entendre, qu’il est généralement présent de l’ouverture à la fermeture de l’entreprise ! En apparence, il semble totalement submergé par des tâches urgentes. En réalité, il passe secrètement son temps à naviguer sur Internet pour faire des achats personnels et consulter ses réseaux sociaux.
Qui n’a jamais eu un collègue se mettant en scène de la sorte ? Ce phénomène discret et omniprésent dans les entreprises porte un nom : le task masking.
Scène d’exposition : le lever de rideau sur le task masking
Le task masking renvoie à un comportement consistant à maîtriser l’art de l’illusion au travail. Autrement dit, il s’agit de faire croire que l’on effectue constamment des tâches indispensables. En réalité, celles-ci sont superficielles mais bien visibles. Ce camouflage vise avant tout à masquer un manque de travail en organisant des réunions à répétition ou encore en procrastinant pour retarder la réalisation de tâches essentielles.
En définitive, le salarié, en proie au task masking, a tendance à s’agiter au travail sans produire véritablement de valeur ajoutée. Ce phénomène, qui se répand comme une traînée de poudre, concerne déjà près de 36 % des salariés selon une récente enquête de WorkHuman.
Acte 1 : le jeu d’acteur sous les projecteurs
Dans un monde hyperconnecté, les apparences priment généralement sur les actes pour gagner en visibilité et répondre aux injonctions sociales. Cette évolution de la société a des répercussions sur notre rapport au travail, nous incitant à entretenir l’illusion d’être occupé et productif. L’essor des réseaux sociaux contribue à renforcer cette quête de reconnaissance superficielle, conduisant les individus à recourir au task masking. Ce jeu de miroirs déformants vient nourrir un sentiment d’auto-satisfaction faussé et immédiat. L’environnement de travail joue également un rôle clé en ce sens. En effet, désormais marqué par le développement massif de l’intelligence artificielle, il accentue ce besoin d’immédiateté et de facilité, contraire au temps nécessaire à une réflexion approfondie.
Un autre moteur du task masking est cette volonté de fuir l’échec à tout prix, par crainte du jugement d’autrui. En faisant de l’occupationnel, le salarié ne prend pas le risque de mettre en péril la perception que les autres ont de lui.
Acte 2 : l’envers du décor
Le task masking constitue un véritable piège ! Le salarié s’enferme dans un cercle vicieux qui va accroître sa charge mentale et lui provoquer du stress car il sait pertinemment qu’il accumule du retard sur le travail à effectuer. D’autres, conscients de la situation, ressentent néanmoins une forme de frustration, voire un sentiment d’inutilité au travail. À l’inverse, certains agissent en toute lucidité et n’hésitent pas à partager leurs exploits avec humour sur les réseaux sociaux. Il s’agit d’une tendance tristement populaire…
Enfin, lorsque le pot aux roses est découvert, le salarié en question peut être sanctionné ou même licencié, faute de résultats.
L’organisation pâtît aussi de la situation dans la mesure où les tâches secondaires prennent le pas sur les tâches essentielles et nuisent ainsi à la productivité. Par ailleurs, les salariés, recourant au task masking, reportent directement ou indirectement leur charge de travail sur leurs collègues ou subalternes. Ces derniers sont alors exposés à un épuisement professionnel et sont susceptibles de ressentir une forme d’injustice. Il en résulte une dégradation de la qualité de vie et des conditions de travail, pourtant indispensable à la performance de l’organisation.
Dénouement : bas les masques !
Le task masking est symptomatique d’une société où le paraître occupe une place de choix. Au travail, comme dans une pièce de théâtre, certains jouent un rôle sous la pression des spectateurs (collègues, supérieurs hiérarchiques, subalternes…). Ces comédiens, acte après acte, cachent leur absence de travail derrière un masque. Certaines organisations accentuent ce phénomène en encourageant ce type de comportement au détriment des salariés plus méritants. Ce décor bien ficelé compromet pourtant l’équilibre de la troupe. Il importe alors de repenser le management en faisant tomber les masques.
Dans un monde sacralisant l’image, comment être surpris que nous soyons devenus des acteurs contraints de jouer un rôle au travail ?
À lire également : Santé mentale : la crise invisible des jeunes au travail
Vous avez aimé cet article ? Likez Forbes sur Facebook
Newsletter quotidienne Forbes
Recevez chaque matin l’essentiel de l’actualité business et entrepreneuriat.

Abonnez-vous au magazine papier
et découvrez chaque trimestre :
- Des dossiers et analyses exclusifs sur des stratégies d'entreprises
- Des témoignages et interviews de stars de l'entrepreneuriat
- Nos classements de femmes et hommes d'affaires
- Notre sélection lifestyle
- Et de nombreux autres contenus inédits