« Si nous continuons de faire des affaires tel que nous le faisons, nous allons nous détruire les uns les autres » Antoine Raymond – PDG ARaymond groupe.
Le dirigeant de la société ARaymond, leader mondial des pièces de fixations pour l’industrie, avait déjà prédit en 2009 qu’il fallait repenser l’entreprise en imaginant créer un centre de recherche ou chercheurs et dirigeants réfléchiraient à une autre façon moins destructrice de produire. Mais il l’avait pensé en termes de « paix économique » en lien avec les biens, les services et les richesses que l’entreprise serait capable de créer. Mais la richesse première créée par l’entreprise ne serait-elle pas la capacité d’union et l’efficacité relationnelle qui devraient avoir un rôle d’influence de pacification sur la dimension diplomatique internationale ? En d’autres termes, est ce que l’entreprise d’aujourd’hui aurait un rôle à jouer dans l’apaisement des tensions internationales ?
Une contribution de Guila Clara Kessous, Diplomate internationale et Artiste de l’UNESCO pour la paix
En tant que coach exécutive et consultante internationale, j’ai été frappée d’assister à des réunions où de grands groupes faisaient discuter des individus supposés « antagonistes » dans le but d’élaborer des projets d’intelligence collective à grande échelle. Je me souviens d’une discussion entre un groupe indien et pakistanais travaillant chacun dans des branches distinctes de l’IT et plaisantant sur les stéréotypes supposés des uns et des autres, stéréotypes qui n’avaient plus lieu d’être puisque la connaissance de chacun avait remplacé la peur de l’autre distillée par l’a priori des croyances politiques.
L’« Entreprenariat diplomatique » selon moi fait partie des initiatives de diplomatie issue de la société civile – qui crée un changement sociétal à partir d’un humain ou à partir d’un groupement humain. Tout comme l’initiative entrepreneuriale a un but disruptif pour créer une innovation générant de la valeur, l’« Entrepreneuriat Diplomatique » propose l’émergence d’initiatives civiles, qui sont également créatrices de valeurs humaines dans leurs capacités d’intelligence collective indépendantes de la seule valeur économique. La capacité de l’individu à entreprendre, au travers de projets et d’actions concrètes pourrait ainsi compléter voire dépasser le seul politique dans sa capacité d’impact relationnel. Lorsque l’ « Entreprenariat diplomatique » est appliqué à l’entreprise, il touche au noyau du vivre ensemble que représente l’entreprise, entité qui est certes soumise au politique au niveau des régulations mais pas au niveau de l’enjeu relationnel. Ce groupement humain qu’est l’entreprise peut venir, en « tenant ensemble », démontrer une capacité « diplomatique » de coexistence et de tolérance malgré les diktats du politique.
L’entreprise comme organe essentiel de paix internationale
Les attentes de la société à l’égard des entreprises ont profondément changé et les jeunes générations recherchent en termes de nécessité de fidélisation une inspiration plus qu’une capacité d’expertise qu’ils peuvent de plus en plus obtenir avec l’intelligence artificielle. Sur le plan pratique et moral, les dirigeants d’entreprise ne peuvent plus s’abstraire des grands changements sociétaux et s’extraire des problèmes auxquels l’humanité et la planète font face. L’entreprise a son rôle à jouer comme organe essentiel de paix internationale. Je l’imagine ayant le pouvoir que les Seigneurs pouvaient avoir au Moyen Age face au Roi. Il s’agit d’avoir la capacité de réaliser la puissance de ralliement au travers de l’élément travail que l’entreprise propose pour aller plus loin que la simple volonté de profit mais bien une volonté assumée de pacification des relations pour arriver à faire du profit « ensemble ».
Travailler ensemble, c’est à dire créer ensemble, est une étincelle puissante en termes de capacité de transformation des idées reçues quant à l’impossibilité d’avoir des relations apaisées avec des personnes taxées d’ « opposants » politiques. Le but de l’entreprenariat diplomatique dans un cadre d’entreprise est bien de transformer les mentalités en sortant du narratif politique pour démontrer combien il est possible de créer un relationnel apaisé quand on « connaît » la personne dans un cadre professionnel. Il est temps aujourd’hui en 2025 que l’on comprenne combien l’entreprise n’est plus seulement une « usine à gaz » économique.
Combien le fait d’avoir des « bonnes idées » disruptives n’engagent pas seulement ceux qu’ils l’ont à devenir milliardaire mais bien à se rendre compte de la responsabilité de faire travailler des salariés tous différents ensembles. Une entreprise, c’est aussi une « société » qui reflète la société dans laquelle elle évolue. Si, par une « bonne idée disruptive », par un acte entrepreneurial, elle peut démontrer des possibilités de tolérance et de coexistence pacifiant les tensions distillées dans sa propre société, alors elle joue en plein son rôle « diplomatique » qui, rappelons-le au niveau étymologique renvoie au « double » puisqu’il permet de renouer le « dia-logue » multilatéral en ne laissant plus au seul politique l’apanage de cette suprématie.
Plus loin que RSE ou le leadership éthique
L’« Entreprenariat diplomatique » va plus loin que la RSE ou le leadership éthique. Parce qu’il n’a pas pour vocation d’être utilisé comme une vitrine que l’entreprise pourrait mettre à jour en se montrant « bon élève » et ainsi vendre encore plus. L’« Entreprenariat diplomatique » touche à l’ODD 16 qui a à voir avec l’importance de la paix dans le monde. La RSE ou le leadership éthique n’est pas « engageant » fondamentalement pour une entreprise. Cela peut se faire au travers de programmes externes ou même par la mise en place de projets ne touchant qu’une partie de l’entreprise. L’« Entreprenariat diplomatique » a à voir avec ce qu’est fondamentalement une entreprise : non pas seulement un lieu de ré-unions (vides de sens) mais un lieu d’union.
Dans cette optique, il faut comprendre que la vraie valeur n’est pas l’aboutissement au profit, c’est le chemin relationnel qui mène au profit. C’est la capacité à travailler ensemble, à se supporter, à « être d’accord de ne pas l’être » pour avancer ensemble dans la même direction. Il est facile de s’occuper de la planète en faisant de bonnes actions par la RSE ou encore à essayer de bien traiter ses salariés par un leadership éthique. Quand on cherche le véritable ADN d’une société, on en définit tout d’abord la « raison d’être » mais une « raison d’être » même si elle est reliée à l’éthique ou à la RSE, a encore pour but de faire du profit. On cherche l’ « être » pour mieux « avoir ».
Ce que je propose, c’est d’aller plus loin en cherchant une « raison d’exister » au sens où Sartre utilisait le mot, c’est à dire d’ « ex-sister » de « sortir de soi » pour faire une différence dans le monde, faire sa part en mettant sa pierre à l’édifice pour pacifier le vivre ensemble international. Un chef d’entreprise partant à la retraite ne devrait pas dire « j’ai fait vivre tant d’employés grâce à mon entreprise » mais bien « j’ai fait travailler ensemble des employés d’origine et de nationalités différentes et j’ai contribué au recul de la haine face à des populations en mettant en avant cette capacité d’être ensemble qui a eu une répercussion au niveau multilatéral. J’ai contribué à un monde meilleur ».
Entreprendre dans l’intérêt collectif
L’entreprise n’a pas de leçon à donner à l’individu pour ne pas tomber dans un leadership autoritaire forçant à une morale pré-établie. L’entreprise a au contraire à donner au politique la démonstration que le vivre-ensemble et le travailler-ensemble est possible. Et il faut que ces initiatives d’entreprenariat diplomatique soient valorisées comme préservant le sens de l’humanité en mettant de côté l’a priori face à un étranger désigné comme « l’opposant ». De nos jours, on a assisté encore à des conflits se déroulant toujours sur le même schéma. Montée des extrémismes par un ciblage précis de la population désignée comme « dangereuse » puis mesures ou guerre menant à la mort de centaines de milliers de civils, servant de chair à canon pour des idéaux qu’on leur a mis dans la tête.
Si l’entreprise se positionne comme démontrant qu’il est tout à fait possible de travailler avec cette population soi-disant « dangereuse » alors il n’y aura pas de stigmatisation possible. Une entreprise ayant plusieurs branches dans des zones de conflits par exemple permet cette capacité de travailler ensemble malgré le narratif politique. En mettant en valeur le fait de développer en particulier sur des projets ciblés entre ces branches, l’entreprise touche au sacré de la dignité humaine et peut parvenir à démontrer qu’il est possible d’avoir de bonnes relations au-delà de ce que pourrait nous faire croire le politique.
Je pense à la centaine d’entreprises françaises qui travaillent en ce moment en Algérie et qui, malgré le contexte politique, continue à très bien fonctionner. Ou encore à l’entreprise 50 :50 qui emploie en Israël la moitié de salariés juifs israéliens et palestiniens. Ou encore aux velléités d’un salon professionnelle internationale comme le MIPIM de mettre en exergue l’égalité des chances au travers de la réunion de plusieurs investisseurs immobiliers de nationalités différentes. Ces entreprises n’ont pas à avoir forcément une mission mais doivent être en capacité de mettre en valeur le dialogue inviolable qu’elle permet entre les peuples et le faire savoir non seulement à la société civile mais au niveau politique. Car c’est parfois la réalité économique qui peut empêcher les conflits. Rappelons la simulation développée par Bloomberg Economics, une guerre chinoise contre Taïwan coûterait au monde plus de 10 trillions de dollars au cours de la première année, soit 10,2 % du PIB mondial. Au vue de ces chiffres, le politique hésite à se lancer dans une guerre coûteuse et « non rentable »….
Les compétences et postures clés à développer sont ainsi un réel courage managérial pour comprendre le cheminement nécessaire en vue de dépasser le seul comportement monoculturel en entreprise et viser un multiculturel conscient et apaisé. Sortir de la seule relation monoculturelle avec les actionnaires pour se tourner vers toutes les parties prenantes. Le comportement monoculturel nous force à naviguer uniquement à travers nos propres perceptions qui sont bien sûr influencées par les diktats politiques et qui conduisent à la résistance culturelle. L’ouverture au multiculturel par l’entreprenariat diplomatique encourage la coopération culturelle pour déconstruire les stéréotypes et les a priori que les uns peuvent avoir sur les autres grâce au travail qui vient ici servir de base pour un langage commun. L’entreprenariat diplomatique peut tout à fait devenir un nouveau pilier de la responsabilité des entreprises faisant de l’entreprise un lieu « neutre » du politique. Cet état de fait protégerait l’entreprise adoubée par la communauté internationale mettant en valeur la volonté de pacification sincère face à des populations qui seraient censées être en conflits.
Nous vivons aujourd’hui dans une société de repli où les nationalismes font rage et où il semble si facile de dresser des populations entières les unes contre les autres. L’entreprise a un rôle à jouer dans la nécessité de pacification des populations car elle passe par une phase de pacification nécessaire entre les salariés pour arriver à créer la motivation d’une intelligence collective tournée vers un but commun qu’est le profit. La diversité en entreprise est pour certaines déjà présente. Si on prend l’exemple de la firme Ernst & Young, plus de 180 nationalités sont mises en présence. Il n’y a plus qu’à mettre en valeur cette capacité d’entente entre différents peuples supposés « être en conflit » pour mettre en exergue des valeurs de coexistence au travers de la collaboration professionnelle…encore faut-il que l’entreprise accepte de s’émanciper du politique pour vraiment jouer son rôle de pacificateur international.
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