Le 17 mars dernier, le projet Caremag a été lancé, visant à construire une usine française de recyclage des terres rares avec une production prévue en 2027 couvrant 15 % des besoins mondiaux. L’occasion de décrypter avec Florian Fizaine, maître de conférences à l’Université Savoie Mont Blanc et spécialiste de l’économie des métaux, si le recyclage des terres rares est une solution d’avenir.
Florian Fizaine accompagne actuellement deux doctorants travaillant sur les usines de recyclage et l’économie circulaire, l’un sur les métaux, l’autre sur les différents leviers de l’économie circulaire. Il conduit également des recherches sur la dynamique des marchés des métaux, notamment sur la façon dont l’offre s’ajuste face à l’augmentation de la demande. Dans cet entretien, il nous aide à mieux comprendre les enjeux autour du recyclage des terres rares et de la stratégie d’indépendance face à la Chine.
Que pensez-vous du projet Caremag ?
Florian Fizaine : Ce projet entre dans la logique de la stratégie du Critical Raw Materials Act qui vise à renforcer l’indépendance de l’Europe sur les matières premières critiques. Il repose sur des leviers classiques : production nationale, recyclage et diversification des sources d’approvisionnement. Ce sont des solutions déjà présentées il y a 15 ans.
Le recyclage des aimants permanents, utilisés notamment dans les éoliennes offshore, est une piste prometteuse. Cependant, un précédent projet pilote lancé à La Rochelle entre 2013 et 2016 sur les lampes fluocompactes a montré les limites du modèle. Il a pâti de l’instabilité des marchés : la Chine, qui produisait alors 90 % des terres rares, a vu sa part de marché réduite à 70 % avec l’ouverture de nouvelles mines aux États-Unis, en Birmanie, en Thaïlande ou en Australie.
Mais c’est surtout la levée des quotas d’exportation chinois en 2015, après une plainte déposée auprès de l’OMC par les États-Unis, le Japon et l’Europe, qui a entraîné une chute des prix en inondant le marché mondial. Cette baisse des prix avait déjà été amorcée par l’essor de l’activité minière illégale en Chine, qui exportait clandestinement jusqu’à 30 % de la production nationale. Ces deux facteurs ont fortement réduit la rentabilité du secteur, rendant l’activité difficilement viable. Par ailleurs, le prototype de La Rochelle se concentrait sur le recyclage des poudres luminescentes des lampes fluorescentes, mais avec le passage rapide aux LED, la matière première a diminué.
Le recyclage des déchets de fabrication des moteurs électriques pourrait-il pallier l’absence de production de terres rares en Europe ?
Florian Fizaine : Recycler ces déchets permet de limiter notre dépendance vis-à-vis des importations chinoises, mais cela reste contraignant. Les filiales de recyclage sont viables lorsqu’elles peuvent capter des flux constants de matières, c’est pourquoi on les lance bien souvent sur les chutes de production de produits neufs. Or, la production des moteurs électriques n’est pas principalement localisée en Europe. Quant au recyclage en fin de vie, il présente une plus grande incertitude, car les volumes sont variables et dispersés.
L’autre enjeu est la substitution des terres rares dans les technologies. Lors de la crise des terres rares en 2010, l’industrie éolienne a adapté ses conceptions en réduisant la part de terres rares lourdes dans les aimants permanents, au prix d’une baisse de performance. Renault, par exemple, a conçu les moteurs de sa Zoé avec des rotors bobinés en cuivre, évitant ainsi le recours aux aimants permanents. Ces adaptations permettent de réduire la dépendance aux terres rares.
Que sont les terres rares et pourquoi la France a-t-elle intérêt à renforcer son indépendance face à la Chine sur ce sujet ?
Florian Fizaine : Les terres rares sont présentes dans la plupart des technologies modernes, de l’électronique aux applications militaires (guidage de missiles, lasers, etc.). Elles sont stratégiques, mais l’extraction primaire reste dominée par la Chine. La crise des terres rares nous a rappelé notre vulnérabilité : si la Chine restreint ses exportations, l’Europe se retrouve exposée à des prix très élevés, voire à des pénuries.
Cela dit, les terres rares ne sont pas aussi vitales que le pétrole dans les années 1990 ou l’eau. En cas de crise, on peut envisager des solutions de remplacement. Cependant, la France n’est plus une nation minière et toute ouverture de mine suscite d’importantes oppositions sociales et environnementales.
Quelles autres pistes la France peut-elle explorer pour renforcer son autonomie sur les terres rares ?
Florian Fizaine : Avant d’envisager une production domestique ou un recyclage massif, nous devons surtout réduire notre besoin en terres rares. Il faut travailler sur l’efficacité matérielle, c’est-à-dire offrir le même service économique avec moins de matières premières. Des technologies permettent d’optimiser l’utilisation des terres rares dans les aimants permanents, bien que cela puisse accroître le poids des dispositifs.
Par ailleurs, il faut modérer la transition vers le véhicule électrique. Si on voulait à ce jour électrifier 100% de la vente de véhicules mondiale, il n’y aurait tout simplement pas assez de production de lithium pour le permettre. Nous devons diversifier les solutions, en investissant dans le ferroviaire, le télétravail et d’autres alternatives pour limiter notre dépendance à la voiture individuelle.
Les États-Unis réagissent à leur dépendance à la Chine avec un décret de Trump visant à relancer la production nationale et à exploiter les ressources du Groenland et d’Ukraine. Quelle analyse peut-on en faire ?
Florian Fizaine : Ces annonces sont spectaculaires mais peu réalistes. Lancer une production minière prend entre 7 et 15 ans. Le Japon, confronté à la crise des terres rares, a aussi cherché à exploiter les fonds marins, mais le projet a sombré dans l’abime. Le problème reste toujours le même : les grandes puissances continuent d’adopter une politique productiviste sans remettre en question leur modèle de consommation.
Enfin, il faut préciser que les terres rares joueront un rôle central dans les tensions géopolitiques futures, mais elles ne sont pas irremplaçables. Une stratégie durable repose sur la diversification des sources, l’optimisation des usages et un essor contrôlé et pas trop fulgurant de l’électrification des transports. Le recyclage et la production locale sont des solutions partielles, mais ne suffiront pas à elles seules à garantir l’indépendance économique et technologique de la France.
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